Bulletin n°10 – Dans la grande galerie, un soir de mai … 1775 (Degueurce)

Le Bulletin n°10 (Janvier 2011) :

Extrait de la plaquette du G.G. 1975

A pas lents, Son Éminence Monseigneur Dominique de la Rochefoucauld, archevêque de Rouen, abbé de Cluny, parcourt la Grande Galerie de son monastère.
Les derniers rayons du soleil printanier éclairent la majestueuse perspective des voûtes blanches et les portes des cellules alignent leurs nettes boiseries de chêne tout au long des trois cents pieds de cette magnifique allée.


Monseigneur vient de s’arrêter un instant sur le grand balcon central. Quelle paix, quelle douce lumière dorée sur les feuillages naissants des forêts abbatiales, sur les harmonieux horizons des collines du Mâconnais. Et tout près du balcon, la symétrie des grands jardins à la française avec leurs savants festons de fleurs et de verdure.
Comme son prédécesseur, Monseigneur Frédéric-Jérôme de la Rochefoucauld, a eu raison de décider en 1750 la reconstruction des bâtiments claustraux!
Au chapitre général de 1774, tous les dignitaires présents ont loué la belle ordonnance des nouvelles façades. Ils ont admiré la majesté de cette large galerie comparable par sa longueur à la nef de la grande basilique de St-Hugues, toute proche.
Et Monseigneur pense que cette belle architecture du siècle des lumières semble jaillir de l’abbatiale romane de la grande époque comme un acte d’espérance et le symbole d’un nouvel essor de l’Ordre clunisien.
Pourtant, Son Éminence ne semble qu’à demi satisfaite. Certes, l’abbaye de Cluny n’a plus sa puissance d’antan, privée désormais de ses provinces étrangères et de leurs revenus. Mais elle peut encore compter sur les abbayes du royaume. Les querelles nées du jansénisme, du gallicanisme se sont à peu près apaisées. L’abbé a même réussi à résister à un édit royal de 1768 enjoignant de supprimer tous les monastères où vivent moins de neuf religieux et, en 1775, Cluny peut encore compter sur plus de quatre-vingts établissements.
Les soucis viendraient-ils alors des laïcs? Citadins? Paysans? Certes la ville a accueilli Monseigneur avec les cérémonies d’usage. Mais à la réception des notables, ce fut, outre la plainte habituelle sur les droits de pâture et de ramassage du bois sur le domaine de l’abbaye, outre la critique, classique également, du taux trop élevé des dîmes, de nouvelles doléances, presque violentes sur la montée du prix du pain.

Le prix du pain ? Voilà ce qui inquiète Monseigneur. En cours de route – il arrivait de Normandie – il a entendu bien des rumeurs sur ce qu’on appelle déjà la « guerre des farines ». La récolte de 1774 n’a pas été bonne ; avec les douanes entre provinces, la spéculation a provoqué accaparements de blé, disettes et hausses de prix. Emeutes toutes récentes à Paris, à Pontoise, à Versailles même, à Dijon encore le 18 avril. Partout, on lui a signalé des dépôts de grains, des moulins, saccagés par le peuple affamé. A Cluny, il a pu, comme à l’ordinaire, marquer son passage par de larges distributions de farine aux indigents, mais les réserves du fermier sont faibles cette année. Que sera l’hiver prochain ?

Et le négoce s’inquiète déjà. Les « maîtres fabriquant draps » lui ont fait reprocher hier, par un placet, de tolérer la vente, par des forains, de pièces d’étoffes non conformes aux règlements corporatifs. Il sent chez ces notables, comme dans le menu peuple, monter une sourde colère contre le monastère.

Et n’en est-il pas ainsi dans tout le royaume ? Avec toutes ces idées nouvelles, ce Voltaire, ce Rousseau! Que de pamphlets pernicieux ! Ne réclame-t-on pas la confiscation des biens de l’Église pour payer les dettes du Roi !

A Paris, au passage de Monseigneur, on ne parlait que du choix par le jeune roi Louis XVI de ce ministre ami des libéraux, ce M. Turgot qui, disait-on, voulait instituer une « subvention territoriale » portant sur toutes les terres même nobles ou ecclésiastiques. Quelle audace! Il vient en tout cas de supprimer la corvée royale. Quel exemple pour les laboureurs de Cluny qui se plaignent sans cesse des corvées abusives imposées par le monastère ! Non, vraiment, en ce mois de mai 1775, l’abbé de Cluny voit partout les raisons d’être inquiet. Son Éminence n’est pas mauvais juge. C’est bien une grande crise économique qui se prépare dès cette année 1775 avec le manque de blé. Et le seul malaise agraire allumera derrière les vertes collines que vous admiriez tout à l’heure, Monseigneur, le foyer le plus violent de la Grande Peur paysanne de 1789. Mais auparavant, elle verra bien des choses, votre Grande Galerie et les finances de l’Ordre clunisien seront mises à rude épreuve avec les mauvaises récoltes qui se succèderont jusqu’en 1790, avec la disette quasi permanente dans le menu peuple, les multiples procès avec les fermiers, les demandes pressantes d’argent du roi à son haut clergé, même et surtout quand Turgot ne sera plus là. Aux Etats généraux de Versailles, Monseigneur, devenu cardinal-abbé, verra avec douleur voter par le Tiers état la mise « à la disposition de la nation » des biens du clergé pour payer les dettes de la Monarchie. Et réfugié à Munster, il apprendra du fond de son exil la vente des beaux cloîtres et même la démolition de sa grande église. Mais en ce soir de mai 1775, l’inquiétude de l’abbé ne va pas encore si loin ! Il a laissé sa bonne ville de Rouen en pleine prospérité ; le commerce avec les Antilles n’a jamais été aussi florissant ; la révolte des colons anglais d’Amérique favorise la marine française. Et dans les fabriques de textiles de Rouen, que de nouveautés, que de machines ingénieuses. En Bourgogne aussi; près de Montcenis, a-t-on dit à Monseigneur, avec l’appui financier du roi, une société va installer une fonderie moderne. Elle coulera de la fonte au coke avec des spécialistes anglais qui viennent d’arriver. On utilisera dans les hauts fourneaux du charbon de terre extrait de ce petit vallon du Creusot. Soufflets et martinets marcheront avec des «machines à vapeur». L’abbé sait très bien par les armateurs normands les services que rendent déjà ces « pompes à feu » aux fabricants anglais. Il ne serait pas ennemi, pour sa part, de toutes ces nouveautés. Qui sait ? Quel monde prépare ce siècle des lumières ? Et Monseigneur se prend à rêver…

Mai 1975.
Deux siècles ont passé. Si l’église de St-Hugues a disparu, la Grande Galerie brille encore de mille feux. Le monde nouveau dont Dominique de la Rochefoucauld pressentait les premiers signes a donné plus qu’il ne promettait peut-être, mais où sont ses valeurs d’antan ? Vers quelle jeune Amérique les « La Fayette » de 1975 doivent-ils voguer? Quelle société vont-ils construire? Et avec quelles énergies nouvelles?…

Sous les voûtes de la Grande Galerie de Dominique, un joyeux orchestre vous répond. Et les voilà, pleins d’allant, tous les jeunes constructeurs d’avenir.

Vous les entendez chanter :

« …Le fer gémit, c’est là notre prière. Votre couvent, c’est l’École des Arts… »

Faites-leur confiance. A leur invite, comme le permettait malicieusement le dernier maître de céans, le dernier abbé de Cluny et en attendant un monde nouveau… il faut danser, Marquise!

P. DEGUEURCE,
Professeur honoraire à l’E.N.S.A.M

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