1. Les débuts de l’École, le Consulat et l’Empire (1780-1830)
En 1780, le duc de Liancourt (1747-1827) conçut le projet d’une école qui dispensait l’enseignement élémentaire et un savoir technique en s’inspirant de ses voyages en Angleterre où ce type d’écoles existait déjà.
Ce fut donc le début de la Ferme de la Montagne où l’on formait des jeunes au travail de la faïence, du tissage.
Huit ans plus tard, Louis XVI donna l’autorisation au duc de créer une École de Métiers qui ouvrit donc en 1788 : l’École des Enfants de l’Armée. L’école débuta avec 20 élèves, pour la plupart des enfants de soldats du régiment du duc. L’enseignement y était donné par des officiers et le programme comportait lecture, écriture, calcul, exercices militaires, complétés par une formation professionnelle à divers métiers (tailleur, cordonnier, charpentier, ébéniste et serrurier). En 1791, l’effectif atteignait 100 élèves.
Le régime de la Terreur en 1792 contraignit le duc de la Rochefoucauld-Liancourt à émigrer en Angleterre puis aux États-Unis. Par le décret du 8 juin 1795, l’École fut déplacée de la Ferme de la Montagne au Château de Liancourt, propriété du duc.
Celui-ci ne revint en France qu’en 1799, riche de l’expérience étrangère. Il compris très vite que si la France voulait concurrencer d’autres pays en plein développement, il lui fallait créer un enseignement professionnel formant des ouvriers qualifiés, des contremaîtres et des ingénieurs.
En 1799, il persuada le Premier Consul de transférer son École de Liancourt au Château de Compiègne pour en faire un des « prytanées français », ces écoles militaires établies à Paris, Saint-Germain et Saint-Cyr.
À Compiègne, on recevait environ 400 élèves, pour la plupart des orphelins de soldats morts au combat. Au départ, le programme de l’école était celui de l’enseignement élémentaire complété du dessin industriel et d’une formation aux métiers. Elle se transforma rapidement en une école du pauvre. En 1800, elle devient École Nationale.
Bonaparte, au cours d’une visite à Compiègne, constata l’inefficacité de l’enseignement technique puisqu’une majorité d’élèves désirait devenir militaires plutôt que techniciens. Il créa une commission composée de Monge, Berthollet et Laplace chargée d’étudier la création de méthodes d’enseignement aux Métiers.
Les recommandations de cette commission débouchèrent le 6 ventôse XI (25 février 1803) sur la transformation de Compiègne en École d’Arts et Métiers.
A partir de 1804, une division en groupes des élèves fut introduite :
• les « commençants », âgés de sept à treize ans, apprenaient à lire, compter, s’initiaient à la grammaire.
• les « artistes » qui, à partir de treize ans, se formaient à l’algèbre, la géométrie, le dessin industriel, la métallurgie, la fonderie…
• les « aspirants », élite plus âgée que les artistes, se perfectionnaient en algèbre, trigonométrie, mécanique…
En 1805, lors d’une visite au Château de Compiègne, le duc se rendit compte que la majeure partie des élèves arrivant à l’école ne savait ni lire, ni compter, que de nombreux conflits opposaient professeurs entre eux et avec l’administration, et que le Château de Compiègne n’était pas adapté à ce type d’école.
Le décret du 5 septembre 1806 transféra l’école de Compiègne à Châlons-sur-Marne sous le nom d’École Impériale d’Arts et Métiers. Un décret de 1805 porta création d’une nouvelle École d’Arts et Métiers à Beaupréau (Maine et Loire), école qui ne fut ouverte qu’en 1811. Mais cette école, en conflit avec la population locale, fut rapidement transférée à Angers (1815).
Une troisième école fut créée à Saint-Maximin (Rhin) en 1805, mais fut dissoute en 1814.
En 1806, le Duc de la Rochefoucauld-Liancourt devint Inspecteur général des Écoles d’Arts et Métiers. Il le resta jusqu’en 1823.
Ces Écoles furent placées sous la tutelle du Ministère de l’Intérieur jusqu’en 1831 qui, tout comme Bonaparte, s’en désintéressait quelque peu. En effet, l’enseignement, alliant théorie et pratique de la technique, était novateur. Les techniques mécaniques étaient alors réservées aux classes les plus basses et n’intéressaient que quelques personnes avant-gardistes comme le duc de la Rochefoucauld-Liancourt.
Mais dans ses rapports de 1806 et 1807, le duc dressait lui-même un constat peu satisfaisant des résultats de l’École : à un recrutement hasardeux, il fallait ajouter une certaine indiscipline des élèves (qui provenaient des classes les plus basses), une mauvaise association de la théorie et de la pratique et enfin un mauvais classement des élèves dans les manufactures. En effet, il n’y avait pas de procédure fixe de recrutement : les élèves étaient essentiellement des enfants de militaires ou de soldats morts au combat. Certains n’avaient même pas l’âge de huit ans à leur entrée à l’École. Tout cela conduisait à assimiler les Écoles d’Arts et Métiers à un « orphelinat militaire ».
Réagissant avec autoritarisme, le duc décida de soumettre plus étroitement les élèves et les professeurs à l’administration de l’École. Cette dernière devait, chaque mois, écrire un rapport au ministère, ce qui renforça le caractère bureaucratique de l’administration. De plus, il hiérarchisa le personnel enseignant. Le « chef d’enseignement » secondait le directeur, les « maîtres d’études » étaient remplacés par des surveillants d’origine militaire, grossiers, sans éducation ni aucune idée sur l’enseignement.
Cependant, bien peu d’anciens suivaient la voie de l’industrie à leur sortie de l’école, lui préférant la voie militaire. Les Écoles d’Arts et Métiers devinrent des « écoles de charité » où les parents pouvaient placer leurs enfants pendant deux ou trois ans aux frais du gouvernement. Les élèves étaient attachés à cette gloire de l’Empire : en 1814, les plus âgés de Châlons partirent en uniforme de l’École combattre en Russie ; à la fin des Cents-Jours, les élèves d’Angers se battirent contre les troupes du gouvernement royal, refusant de remplacer le drapeau tricolore par des fleurs de lys. Tout cela déplaira fortement au gouvernement de la Restauration.
2. La Restauration (1815-1830)
La restauration est un régime qui voyait d’un mauvais œil les Écoles d’Arts et Métiers, en raison du libéralisme des élèves et du duc, qui avait préféré après la Révolution émigrer sans rejoindre les armées contre-révolutionnaires.
Néanmoins, en 1817, le duc de la Rochefoucauld-Liancourt réforma les Écoles : il en amoindrit le caractère militaire en remplaçant, par exemple, les roulements de tambour ponctuant la journée par des sonneries. Le port de l’uniforme restait néanmoins obligatoire. Une ordonnance du 26 février 1817 améliora la qualité de l’enseignement. Elle fixa l’âge d’entrée entre treize et seize ans, le recrutement étant dès lors confié aux préfets.
Le début de la Restauration fut donc une période plutôt favorable pour les Écoles. D’ailleurs, en 1819, les élèves de Châlons remportèrent la médaille d’or à la première exposition industrielle nationale au Louvre. Cette période dura jusqu’en 1820, année de l’assassinat du duc de Berry. Le régime adopta alors une politique encore plus réactionnaire, développa une suspicion envers les élèves. De plus, l’Église souhaitant récupérer ses monastères pour les transformer en grands séminaires, le gouvernement décida en 1823 la fermeture de Châlons et son transfert à Toulouse. Cette décision fut finalement reportée, et annulée le 6 juin 1825 par Charles X. En 1823, une première tentative de formation d’une association d’anciens élèves fut refusée.
La Restauration supprima en 1824 toutes les fonctions du duc, en particulier celle d’Inspecteur Général des Écoles. Le proviseur de Châlons fut remplacé par le Vicomte de Boisset-Glassac qui mit l’accent sur le caractère religieux et délaissa le coté technique de la formation. Ceci provoqua la colère des élèves. C’est de ces agitations que naquit la longue lutte entre les élèves et l’administration.
Le placement des élèves à la sortie de l’école était toujours aussi difficile puisque l’on formait des techniciens pour une forme d’industrie qui ne commençait qu’à exister, l’artisanat dominant encore toute forme industrielle de production.
Le duc de la Rochefoucauld-Liancourt décéda le 27 mars 1827. Le scandale de ses obsèques retentit comme une injustice profonde chez les élèves (p.139 du Livre d’Or).
3. La Monarchie de Juillet (1830-1848)
Les Écoles virent leur existence menacée par l’avènement de la Monarchie de Juillet. En effet, le député Louis Arago attaqua ces établissements à la Chambre :
« Les élèves sont insuffisants, incapables, forcés d’abandonner la carrière industrielle pour solliciter des places de concierges, de douaniers, de garçons de bureau ».
La proposition de suppression des Écoles ne fut rejetée qu’à une courte majorité.
En 1831, les Écoles furent rattachées au Ministère du Commerce et des Travaux publics.
Le 23 septembre 1832, l’ordonnance de Thiers, un des plus grands défenseurs des Écoles d’Arts et Métiers, réforma les deux établissements existants : la durée des études passa de quatre à trois ans, chaque promotion devant compter alors cent élèves. Le régime des Écoles d’Arts et Métiers devint purement civil. De plus, Thiers nomma deux directeurs compétents pour Angers et Châlons : respectivement Charles Dauban et Jean Antoine Vincent. Les programmes furent renforcés et mieux adaptés à l’industrie naissante. Les études techniques étaient alors concentrées sur quatre ateliers : construction de machines, dessin de machines, travail du métal et fonderie. D’une manière générale, l’objectif des Écoles était alors de former des « ouvriers et des contremaîtres qui seraient promus dans des fonctions de chef d’atelier ou de production ». En 1833, les élèves gradés furent rétablis ainsi qu’un classement par ordre de mérite.
Le niveau des écoles s’améliora donc durant les années 1830, grâce notamment à un meilleur recrutement. Si bien qu’en 1839, le Conseil Général du Nord vota une résolution demandant la création à Lille d’une troisième École d’Arts et Métiers. D’autres villes firent la même demande : Angoulême, Bordeaux, Marseille, Montauban, Nîmes et Toulouse.
Suite au développement des chemins de fer, des bateaux à vapeur, de la construction d’ouvrages d’art, et des activités portuaires, le Ministère du Commerce demanda en 1838 l’avis aux élus du sud quant à l’installation d’une École d’Arts et Métiers dans leur région. Une intense compétition s’installa alors entre Nîmes, Marseille, Aix et Toulouse. Cette dernière remportait le maximum des suffrages en raison de sa localisation à mi-chemin entre les deux mers. Seulement, la ville n’avait pas de bâtiment libre facilement transformable et à peu de frais. Nîmes fut écartée en raison de sa faible industrialisation et la modeste subvention offerte par la ville. Restaient alors en compétition Marseille et Aix, cette dernière ayant l’avantage d’avoir un bâtiment libre : un monastère transformé en collège sous la Restauration.
C’est en 1843 que la Chambre vota la création d’une troisième École d’Arts et Métiers à Aix. Ainsi, Elle produirait le personnel nécessaire aux industries métallurgiques et mécaniques du sud, au P.L.M., à la marine marchande et à la marine nationale (dans les années 1860, plus de la moitié des officiers mécaniciens de la marine étaient issus des Écoles d’Arts et Métiers).
En 1839, une deuxième tentative d’association d’anciens élèves échoua. En 1846, une troisième demande fut faite : le 17 janvier 1847 eut lieu l’Assemblée Générale Constitutive de la Société des Anciens Élèves des Arts et Métiers. Le 4 juillet 1847, un grand banquet inaugura l’association qui avait dès lors pour but de favoriser le contact entre les Gadzarts et de leur venir en aide en cas de besoin.
4. La Seconde République (1848-1851)
Les élèves et anciens élèves jouèrent des rôles manifestes lors des événements révolutionnaires de février – juin 1848, renforçant ainsi leur image libérale et révolutionnaire. Cette instabilité entraîna de sérieuses menaces de suppression des écoles, et plus particulièrement une réduction de budget demandée par certains députés.
La toute nouvelle association des anciens élèves prit la défense des Écoles. Elle fit signer une pétition de la part de grands industriels, employeurs de Gadzarts tendant à montrer la qualité de leur formation. Quelques politiques prirent la défense des Arts et Métiers, montrant les perspectives prometteuses de ces écoles. Ces arguments finirent par triompher et c’est par 381 voix contre 210 que l’Assemblée rejeta la réduction budgétaire. Ceci constitua la dernière menace réelle pour les Écoles d’Arts et Métiers.
5. Le Second Empire (1852-1870)
Dans les années 1850, les techniciens venus d’Angleterre furent petit à petit remplacés par des Français, principalement issus des Écoles d’Arts et Métiers. La France devint exportatrice de métaux, de machines et de locomotives.
Se posait alors la question de l’élévation du niveau des Écoles. La société des anciens élèves y était en majorité opposée. En effet, elle pensait que cette élévation ferait des Arts et Métiers une imitation des grandes écoles, et en éloignerait les classes laborieuses.
Cela n’empêcha pas une réforme majeure d’avoir lieu le 30 décembre 1865 : on introduisit alors des cours supérieurs de chimie et de physique, les ateliers furent modernisés. L’objectif des Arts et Métiers était de « former des chefs d’atelier et des ouvriers exercés dans la pratique éclairée des arts spécialement utiles aux industries du bois et du fer ».
Cette définition plaisait guère à l’association des anciens élèves car elle n’offrait comme perspective aux jeunes élèves qu’un faible niveau hiérarchique dans l’entreprise.
En 1859, le marquis Gaëtan de La Rochefoucauld attribua à la Société des anciens élèves une rente perpétuelle. En 1860, la Société fut reconnue d’utilité publique. Son expansion se renforça et ses effectifs passèrent de 326 à 1220 en dix ans. Elle pouvait alors commencer à former un groupe de pression, comme Polytechnique ou d’autres grandes écoles parisiennes le faisaient déjà.
6. Au début de la Troisième République (de 1870 à 1914)
En 1873, la question de l’évolution de l’École se posa de nouveau. Hippolyte Fontaine (Ch.1842, inventeur de la réversibilité de la dynamo), Président de la Société, se prononça contre toute réforme qui ferait des Écoles des « sections de l’École Centrale », coupées de la classe ouvrière. Ce fut la dernière victoire des « conservateurs ».
Par le décret du 3 juin 1875, il fut établi que les élèves satisfaisant aux épreuves de sortie obtiendraient un certificat.
Dans les années 1880 se posa le problème de la concurrence des toutes nouvelles Écoles Nationales Pratiques, placées sous l’autorité du Ministère de l’Instruction Publique. A cette époque, les Écoles d’Arts et Métiers étaient vulnérables : elles n’avaient pas beaucoup évolué depuis cinquante ans, faute de réels concurrents et de remise en cause. Le recrutement des élèves et des professeurs y restait incertain.
A cette fragilité s’ajoutaient des attaques extérieures. Celle de l’auteur Corbon qui écrivait en 1880 dans le journal républicain Le Siècle que les Arts et Métiers ne produisaient que « des hommes de bureau » et des « mandarins de second ordre », mais aussi celle qui consistait à trouver beaucoup trop onéreuses les écoles destinées à la formation de simples ouvriers.
Au début des années 1880, un nouveau président de la Société fut élu : Poulot, partisan d’une réforme des Écoles, d’une reconnaissance de leur mérite, face à Polytechnique ou Centrale.
La loi du 4 avril 1885 éleva le niveau d’admission. Le nouveau programme comprenait la géométrie analytique, l’hygiène industrielle, un complément d’histoire et de géographie, de français, une spécialisation plus rapide des travaux d’ateliers dans la scolarité. Les Arts et Métiers devenaient ainsi de véritables établissements d’enseignement secondaire technique, capables de mener leurs meilleurs élèves à Centrale. Cette réforme fut contestée par les « conservateurs » partisans d’une école populaire, mais qui dès lors défendaient une cause perdue.
Le combat pour l’élévation des programmes fut repris sous la présidence d’Hippolyte Fontaine, de 1885 à 1886 et de 1889 à 1890, en dressant le portrait de l’ingénieur Arts et Métiers à mi-chemin entre la culture manuelle de l’ouvrier et la formation abstraite du polytechnicien.
En 1895, le Président Félix Faure inaugura le nouvel Hôtel des Arts et Métiers, 6 rue Chaudat à Paris. La Société comptait 5837 membres en 1900.
Une nouvelle loi importante fut celle votée le 11 octobre 1899 à l’initiative du ministre du commerce et de l’industrie Millerand. Celle-ci éleva le niveau des programmes en sciences et mathématiques. Désormais, tout candidat aux Arts et Métiers devait passer par les Écoles nationales professionnelles, par les Écoles pratiques d’industrie, ou bien par les Écoles primaires supérieures. Cette loi avait également pour objectif de démilitariser le régime de l’internat. En effet, on avait pu vérifier au cours du XIXe siècle, que le mode de fonctionnement de la caserne napoléonienne ne convenait pas aux Écoles d’Arts et Métiers. Les troubles importants provenant de la lutte entre les élèves et l’administration provoquaient des troubles, des révoltes mêmes, dans toutes les Écoles à la fin du siècle (par exemple, révolte dite de la Zaronde à Cluny le 10 décembre 1898). Le régime devint alors purement civil. Les adjudants furent remplacés par des surveillants. La Société des anciens élèves, ayant peur de voir disparaître l’esprit de corps né entre les élèves de la lutte contre la strass, décida de codifier ces traditions. En effet, cette lutte terminée, il fallait trouver un autre moyen de créer un esprit de corps. Pour cela, elle rédigea un Carnet de Traditions, recueil de tout ce qu’un Gadzarts devait savoir, et mit en place un système codifié de lutte entre les Promotions et de transmission des Traditions. D’une culture du refus on passa alors à une culture d’intégration. Ce virage constitue certainement l’un des plus importants changements dans l’histoire des Traditions.
En 1900, une nouvelle école fut créée à Lille, suivie en 1901 par la transformation de l’École Nationale Pratique d’Ouvriers et de Contremaîtres de Cluny (créée en 1891) en École d’Arts et Métiers.
A cette époque, les Arts et Métiers souffraient de la concurrence provenant de la création de nouvelles écoles : l’institut catholique des Arts et Métiers, l’école catholique des Arts et Métiers, et divers établissements rivaux dans les universités menaçaient la traditionnelle promotion sociale du Gadzarts.
Le 22 octobre 1907, une mobilisation de la Société pour l’obtention du titre d’ingénieur aboutit à la création du diplôme d’ingénieur Arts et Métiers. Le terme « ouvrier » disparu des plaquettes : l’objectif assigné aux Écoles est « de former des chefs d’atelier, des ingénieurs et des industriels versés dans la pratique des arts mécaniques ».
Les élèves commençaient leurs études entre seize et dix-huit ans. Ils étudiaient les mathématiques (algèbre, trigonométrie, géométrie), la mécanique générale et appliquée, la physique, la chimie complétées par des notions de cinématique, de technologie, de comptabilité, et de langue vivante. L’enseignement pratique se faisait dans quatre ateliers : menuiserie et modèles, fonderie, forge et chaudronnerie, ajustage. Au total, l’enseignement théorique représentait quotidiennement sept heures et l’enseignement pratique cinq heures !
La toute nouvelle École de Paris fut ouverte en 1912 à la place des anciens abattoirs d’Évry dans le XIIIe arrondissement, au 151 boulevard de l’Hôpital.
Malgré leur nouveau titre, les Écoles d’Arts et Métiers continuèrent à être considérées comme le second cycle du primaire, socialement inférieures aux autres écoles d’ingénieurs.
7. De 1914 à 1945
A la déclaration de guerre, 6500 Gadzarts furent mobilisés et envoyés au front. Mille cent d’entre eux furent tués dès la première année. En même temps, les polytechniciens et les centraliens obtenaient des dispenses pour leurs compétences techniques. Mais les politiques finirent par comprendre qu’ils envoyaient se faire tuer au front des personnes capables d’organiser et de concevoir l’industrie de guerre. Les Gadzarts furent rappelés : six des plus importants constructeurs d’avions, de moteurs d’avions et de dirigeables sortaient de leur rang. Ils participèrent également à la mobilisation des chemins de fer, à l’industrie de l’armement.
Concernant plus directement les Écoles, la guerre endommagea gravement les bâtiments de Châlons ; celle de Lille fut occupée par les Allemands et utilisée comme hôpital. Quant aux écoles d’Aix, Angers et Cluny, elles restèrent ouvertes malgré de grands dégâts. En 1916, le gouvernement décida de les fermer pour réaliser des économies. Grâce à l’intervention Édouard Herriot à la Chambre, elles ré-ouvrirent partiellement en 1917. Seule l’école de Paris sortit intacte de la guerre.
Pour leur effort apporté durant la guerre, les Écoles d’Arts et Métiers obtinrent le 28 mai 1927 la Croix de Guerre qui leur fut remise par Gaston Doumergue, Président de la République. Après la sortie des promotions de guerre, le port de l’uniforme devint facultatif. Pratiquement, il devait disparaître.
En 1920, les Écoles d’Arts et Métiers furent rattachées au tout nouveau Ministère de l’Éducation Nationale. Quelques changements apparurent : il fallait désormais avoir de seize à dix-neuf ans pour être admis au sortir des Écoles Nationales Professionnelles ou du supérieur technique. L’enseignement des mathématiques était renforcé.
Le prestige des Gadzarts après la première guerre mondiale, dû à l’élévation du niveau des études et à l’effort de guerre fourni par ces ingénieurs, laissa entrevoir un avenir favorable aux Écoles, leur passage dans l’enseignement supérieur notamment. Mais le nouveau Ministère de tutelle ne leur laissa que peu de marge de manœuvre : elles étaient à ce moment gouvernées par des universitaires, si longtemps rejetés. La Direction de l’enseignement technique, dont dépendaient les Arts et Métiers, eut deux titulaires dans l’entre-deux-guerres : Labbé (1920-1933) et Luc (1933-1944). Une des premières décisions de Labbé fut de diminuer le nombre de bourses octroyées aux élèves des Arts et Métiers et de les remplacer par des prêts d’honneur. Ceci eut pour conséquence de freiner le recrutement dans les classes les plus défavorisées. Labbé souhaitait également un « Gadzarts perfectionné », auquel on aurait « appris à parler français », dénigrant ainsi sa culture populaire. Il envisagea également la création d’une septième école à Bordeaux, ce qui inquiétait les anciens élèves.
Herriot, Président du Conseil et Maire de Lyon, envisagea en 1924 le transfert de l’école de Cluny dans sa ville.
La Société, installée depuis le 21 mars 1925 dans son nouvel hôtel au 9 bis avenue d’Iéna dans le XVIe arrondissement à Paris, était opposée à ces deux projets de Lyon et Bordeaux. Elle finit par obtenir gain de cause mais en 1925, Labbé décida la création d’une nouvelle école à Strasbourg (qui possédait déjà son école nationale technique). La Chambre vota la transformation de l’école de Strasbourg en École d’Arts et Métiers. Afin de limiter le nombre de diplômés à 600 par promotion, la Société demanda la fermeture de Cluny ou le passage pour chaque école du nombre d’élèves de 100 à 80 par promotion. Mais le décret d’application de cette loi n’a jamais été publié : le ministère et le Parlement se chamaillaient sur des questions budgétaires, puis la crise des années 30 laissa de nombreux Gadzarts sans emploi, ce qui anéantit les projets d’augmentation du nombre de diplômés.
En 1933, en raison de la Dépression, on réduisit même les effectifs de 40%, baissant le nombre de recrutements chaque année de 600 à 360. Mais lorsqu’il fallut participer à la fin des années 30 à l’industrie d’armement, la France manqua de personnel technique : elle dut en faire venir de l’étranger, alors que ses Écoles d’Arts et Métiers étaient à moitié vides !
Le 8 décembre 1934, le Président Lebrun remit aux Écoles d’Arts et Métiers la Croix de la Légion d’Honneur. En 1935, le port de l’uniforme redevint obligatoire, pour la ville uniquement. Cet uniforme redessiné adoptait les formes de celui de la Marine, en raison du nombre important de Gadzarts présents dans ce corps de l’armée. C’est ce modèle qui, à quelques variantes près, est aujourd’hui porté.
En 1940, le bureau de la Société adopta une politique pro-vichyssoise. En effet, la Société pensait que Vichy materait cette bureaucratie inefficace, remettrait l’homme d’action à sa juste place. Mais en 1942, il devint clair que Vichy n’était qu’un simple instrument aux mains des Allemands : la Société s’éloigna alors de Pétain.
Concernant les Écoles, Châlons et Lille ne purent accueillir de promotion en 1939. Elles reprirent ensuite leurs activités dans des conditions difficiles. Toutes les Écoles fonctionnaient pendant la guerre, maintenant ainsi un travail minimum. Tous les élèves n’ayant pas pu intégrer l’école en 1939 ou ayant dû interrompre leurs études furent regroupés dans la promotion Cluny 45.
Au final, 353 Gadzarts moururent au combat, 1000 autres furent faits prisonniers dans les camps allemands. Pour l’effort de guerre fourni par l’École et les Gadzarts, René Coty, Président de la République, remit la Croix de Guerre 1939-1945 aux Écoles le 21 octobre 1955.
8. De 1945 à nos jours
A la fin de la guerre intervint la réforme tant attendue : l’accession des Arts Métiers à l’enseignement supérieur. Ainsi, en 1946, on créa les lycées techniques, le niveau des Écoles nationales professionnelles s’améliora. Ces deux types d’établissements comportaient désormais une année préparatoire au concours des Arts et Métiers.
En 1947, la quatrième année d’études fut instaurée et l’âge d’admission passa à dix-huit ou dix-neuf ans. Les Écoles devinrent Écoles Nationales d’Ingénieurs Arts et Métiers (ENIAM). Les trois premières années d’études étaient suivies dans un des cinq centres régionaux (Aix, Angers, Châlons, Cluny et Lille) tandis que Paris accueillait les élèves de tous les centres pour leur dernière année.
Pour cela, la Société des anciens élèves construisit une résidence étudiante à la Cité Universitaire de Paris, résidence inaugurée le 25 novembre 1950 par le Président Vincent Auriol. Une deuxième résidence fut construite dix ans plus tard afin d’accueillir un nombre croissant de Gadzarts.
Les années 1950 furent une période de pessimisme pour les ingénieurs techniques, leur secteur n’étant pas porteur. Le nombre de Gadzarts formés par an était toujours de 360 en 1959, nombre jugé fortement insuffisant par l’Union des Industries métallurgiques qui en 1956 mit en évidence par une vaste enquête un besoin annuel de 728 ingénieurs Arts et Métiers. De plus, le marché commun qui s’ouvrait placerait la France dans une place délicate en cas de manque de personnel technique.
C’est alors que la Direction de l’enseignement technique commença à étudier la création de trois nouveaux centres : Bordeaux, Le Havre et Toulouse.
Comme toujours, la Société fut très divisée sur le nombre de Gadzarts formés par an. Les uns pensaient qu’il fallait se plier aux besoins de l’industrie, d’autres pensaient qu’il fallait entretenir un certain manque de Gadzarts :
« L’effort exigé des Arts et Métiers a été hors de proportion avec celui que les autres écoles ont consenti. Ils voient dans cette différence…un grave risque de dépréciation de notre cote alors que d’autres, égoïstement, auront réussi à sauvegarder la leur ».
Il fallut que le bureau de la Société adopte une position intermédiaire : une seule école fut ouverte, celle de Bordeaux en 1963. En 1964 et pour la première fois, une fille devient élève de l’ENSAM.
Pour compenser le nombre d’ingénieurs dont l’industrie avait alors besoin (1500 à 1800 Gadzarts par an), les écoles nationales d’ingénieurs furent créées. Ceci eut pour conséquence de diluer le nombre de Gadzarts dans la population d’ingénieurs totale (un tiers dans l’entre-deux-guerres, plus que 8% en 1982).
Dans les années 1960, devant la persistance de problèmes de recrutement, on créa une nouvelle catégorie de baccalauréat : le bac. B, destiné aux élèves ayant échoué au concours d’écoles plus prestigieuses comme Centrale ou Polytechnique. Les traditionalistes de la Société s’élevèrent contre cette solution, « cette planche de salut pour les déchets des taupes ».
Il s’avère que la conjugaison des deux options, section A et B, fut bénéfique au recrutement puisque le nombre de candidats passa de 1350 en 1952 à près de 2300 en 1959. Le seul problème posé était le rattrapage en mathématiques pour certains, en technique pour d’autres et donc l’adaptation des emplois du temps en première année.
En 1963, il y eut une nouvelle élévation des programmes, les anciennes Écoles d’Arts et Métiers devinrent l’École Nationale Supérieure d’Arts et Métiers. En 1964, l’ENSAM, Centrale et les autres écoles techniques furent rattachées à la Direction de l’enseignement supérieur. Cette séparation de la direction de l’enseignement technique éloigna les écoles de l’industrie et les noya dans la bureaucratie de l’Éducation Nationale. Ce rattachement provoqua le mécontentement de la Société et une commission d’études créée en 1966 proposa en échange l’attribution du statut de Grande École à l’ENSAM. Pour cela, il lui fallait réduire la durée de son cursus à trois ans avec deux ans de préparation préalables.
Cette réforme de l’ENSAM allait avoir lieu lorsque intervinrent les événements de mai 1968. Elle n’aboutit qu’en 1974, huit ans après la constitution de la commission. Cette période fut propice à un grand débat entre Gadzarts : certains sociétaires redoutaient que ce nouveau statut des écoles ne les transforme en établissements réservés à une élite sociale recrutant dans la bourgeoisie et formant aux mathématiques et à la théorie, au détriment des études véritablement techniques. Ce fut également l’objet d’un débat concernant la localisation des écoles : certains ne souhaitaient qu’un bâtiment à Paris, d’autres un à Paris et un autre dans le sud, d’autres quatre écoles situées dans des grandes villes universitaires (Aix, Bordeaux, Lille et Paris) conduisant à la fermeture d’Angers, Châlons et Cluny.
Cluny fut particulièrement menacée puisque par précipitation, on décida d’y interrompre le recrutement : il n’y eut pas de promotion 1967. Les événements de mai 1968 suspendirent toute réforme provenant du Ministère.
Finalement, on en revint à la conception de six centres régionaux et d’un centre inter-régional. En avril 1974, l’ ENSAM acquit le statut de Grande École. Pour autant, elle ne fut pas immédiatement placée au rang de Polytechnique, des Mines, des Ponts et Chaussées et Centrale, ces dernières étant protégées par la tradition et leur influente association d’anciens élèves.
En septembre 1997 ouvrit le dernier-né des centres ENSAM : Metz, qui est dédié à des échanges internationaux, et plus particulièrement une collaboration intense avec l’Université de Karlsruhe en Allemagne.
Aujourd’hui, les programmes de l’ ENSAM sont de plus en plus élevés, tournés vers la recherche. Depuis « la boîte à fumée » créée par le duc de Liancourt et rassemblant une vingtaine d’élèves, que d’évolutions ont été nécessaires pour aboutir à ce qui est aujourd’hui la plus grande école d’ingénieurs française, formant mille ingénieurs par an. Le niveau des études aux Arts et Métiers n’a cessé d’évoluer. Au court du XVIIIe siècle, l’École est passée de la formation d’ouvriers à celle de contremaîtres. Dès le début du XXe siècle, les Gadzarts sont promus au rang d’ingénieurs.
Ainsi, l’ ENSAM est une école qui a acquis ses lettres de noblesse sur le terrain, par la qualité de ses diplômés. Peut-être atteindra-t-elle la renommée des autres grandes ? Ce qui est sûr, c’est que l’ ENSAM est aujourd’hui la première dans sa catégorie, suivie par les 38 écoles supérieures d’ingénieurs.
Tom 156 dit Christophe Mouget Cl.198