Bulletin n°12 – ÉCOLE NATIONALE PRATIQUE D’OUVRIERS ET DE CONTREMAITRES DE CLUNY (1891-1901)

Le Bulletin n°12 (Janvier 2013) :

Photo prise en 1897 ou avant. Au 2ème étage, les rideaux montrent la présence de 2 dortoirs.

INTRODUCTION

Nous sommes presque à la fin du XIXème siècle et l’abbaye abrite dans ses murs « l’École Normale d’Enseignement Secondaire Spéciale de Cluny » créée par Victor Duruy en 1866. Dans sa séance du 1er janvier 1890, le Conseil Municipal de Cluny proteste énergiquement contre la décision prise par le gouvernement de supprimer cette école, officiellement pour des questions d’économies à réaliser.
Avec les élus locaux, les industriels et le gouvernement, les tractations vont durer une année.
Extrait de la lettre de Pradel, gadzarts membre correspondant de Saône-et-Loire, au Président de la Soce.

Certains donc réclament la création d’une 4ème École d’Arts et Métiers, mais pour les 3 écoles existantes (Châlons-sur-Marne, Angers et Aix-en-Provence) le niveau d’enseignement ayant monté, les élèves sortent avec les capacités et l’espoir d’être cadre ; ce qui manque le plus à notre industrie ce sont des ouvriers qualifiés et des contremaîtres. L’école de Duruy doit libérer les locaux de l’abbaye fin juillet 1891 ce qui offre l’opportunité de créer une nouvelle école technique à moindre frais.

PRÉSENTATION

Créée par décret du 21 juillet 1891 du ministre du Commerce, de l’Industrie et des Colonies, elle prend donc la suite de l’École de Victor Duruy. Son directeur est directement sous la coupe du ministre et de son représentant local, le préfet.

Elle a pour vocation de former des ouvriers hautement qualifiés (certains passeront l’examen d’ouvrier d’art) dans le domaine du bois et du métal ainsi que des contremaîtres. Les élèves ne retiendront que cette dernière fonction beaucoup plus noble dans leurs publications et très souvent l’école ne sera appelée que « École Pratique de Cluny ».

L’enseignement comprend 2 volets:
– un enseignement pratique avec de l’atelier à raison de 7 heures par jour, du dessin technique (mécanique, bâtiment charpentes bois- charpentes métallique, levé de plans);
– un enseignement théorique avec la mécanique, bête noire des élèves, les mathématiques, le français (point faible des élèves) et histoire-géographie. Après quelques années, on verra apparaître la chimie.
Pour une telle formation, il était donc nécessaire d’avoir des ateliers vastes et nombreux pour toutes les disciplines enseignées. On devait trouver, un ateliers d’ajustage avec une section de précision, un atelier des modèles et menuiserie, une fonderie, une chaudronnerie et des forges.

L’année scolaire débutait normalement le 1er octobre pour se terminer fin juillet. Or, lorsque le premier directeur Marius Chave (Aix 1866) arrive le 2 septembre 1891 à Cluny, c’est pour trouver les bâtiments occupés par l’ancienne administration de l’école de Duruy; celle-ci ne libérera les locaux que le 18 septembre en emportant matériel, mobilier et la partie la plus intéressante de la bibliothèque.

L’École ouvre ses portes à une première Promotion de 88 élèves le 2 novembre 1891. Ces élèves proviennent de la France entière, et généralement s’ils sont là c’est qu’ils n’ont pas pu intégrer une école d’Arts et Métiers ou qu’ils ont été exclus d’Angers ou de Châlons.

Les cours théoriques débutent le lendemain de la rentrée et les cours pratiques quinze jours plus tard en raison de l’organisation des ateliers, insuffisamment avancée.

LES ATELIERS

A cette première rentrée, le parc de l’abbaye est vierge de toutes constructions et la nouvelle administration ne dispose que des anciens locaux techniques de l’école de Duruy, c’est à dire du farinier et du cellier. Le cellier était coupé dans sa hauteur par un plancher qui donnait un accès de plain-pied à l’atelier des modèles et menuiserie qui demeura à cette place jusqu’aux environs de 1904. On pense que le travail du métal se faisait dans la partie basse du cellier ou dans d’autres locaux de l’abbaye ; ce qui est certain, c’est que les premières Promotions n’ont jamais eu en totalité l’enseignement pratique prévu au programme, en particulier pour la forge et la fonderie.

Des élèves de la potac’s devant leur atelier sous le «farinier»
Le mot potac’s vient de « pot à colle », qui servait à chauffer au bain-marie la colle de poisson.

La préoccupation première du Directeur sera donc la création d’ateliers dignes des ambitions affichées dans les textes. Le musée de Cluny possède un plan daté de 1892 d’une première tranche de travaux qui ne semblait pas plaire à Marius Chave car construit suivant le principe des sheds avec une hauteur insuffisante selon lui. Il est vrai que si l’on compare par exemple la fonderie de Cluny avec celle de Châlons, on voit que l’architecte a cherché à ne pas mettre un bâtiment industriel monstrueux à coté des restes de l’abbaye. Ces bâtiments relativement bas (6,5 mètres sous poutres) vont poser de graves problèmes de ventilation dans les forges et à la fonderie lors de la coulée des pièces, le personnel étant noyé dans des fumées très denses avant l’installation d’extracteur de fumées efficaces.
Les appels d’offre sont lancés en 1892 mais nous ne savons pas à quelle date les travaux ont commencé. Nous ne savons pas non plus quand cette première tranche de travaux s’est achevée. Cependant on peut penser qu’elle était terminée en 1997 car le directeur écrit le 19 août 1897 au Préfet :\\ « Le travail le plus important exécuté cette année par nos ateliers, a été la construction des turbines destinées à assurer le fonctionnement de la dynamo pour l’éclairage électrique ainsi que la charpente métallique du bâtiment des machines.»

Photo prise sans doute au printemps 1897

On peut voir que dès cette époque, les élèves travaillaient pour les agrandissements des ateliers aussi bien dans les petites structures que dans les machines.
Il est à remarquer qu’Émile Ricard (Châlons 1881), ancien chef du bureau des études avait remplacé Marius Chave au poste de directeur depuis octobre 1896.

On peut dire que la première tranche des ateliers avec la salle des machines et la chaufferie était terminée en 1898.
Dès le mois d’août 1899, le directeur signale au préfet l’urgence d’agrandir les ateliers qui sont trop petits.

LA PRODUCTION

Les élèves sont regroupés en sections d’environ 60 élèves, dirigés par un sous chef d’atelier, encadrés par des ouvriers. Plus tard les groupes seront réduits à une trentaine d’élèves. On trouve un atelier d’ajustage avec une section de précision, une fonderie, une forge, un atelier des modèles et menuiserie et une chaudronnerie.
La production des ateliers a été proportionnelle à la main-d’œuvre disponible, c’est à dire très importante. Trois Promotions, soit environ 300 personnes à raison de 7 heures de travail par jour, cela représente un nombre d’heures travaillées énormes.
Production de la forge pour le 2ème semestre de l’année scolaire 1897/1898

Cette production servait au service de l’École, mais correspondait aussi à des commandes extérieures et à l’équipement d’autres écoles techniques.

Le summum fut atteint à l’occasion de l’exposition internationale de 1900 à Paris qui a nécessité 3 ans de préparation.

L’École Pratique exposait sa production au sein du « Pavillon de l’enseignement technique », la plus grosse pièce exposée ayant une masse de 4000 kg. Le montage débuta en mars 1900 et le jury examina le stand de Cluny le 7 juin 1900. Plusieurs centaines d’Écoles françaises et étrangères étaient présentes à cette exposition et on trouve le rapport du jury international sur le site Internet du Conservatoire National des Arts et Métiers accompagné de la présentation de ces écoles (L’adresse pour l’école de Cluny)

Nous avons pu retrouver l’affiche, signée E. Ricard, célébrant cet événement qui nous donne une bonne idée de l’aspect du stand et la liste des objets exposés.

Cette liste est impressionnante; on trouve:
– de grosses pièces comme une machine à vapeur type Piguet, un moteur à gaz système Charon, une fraiseuse universelle, une dynamo système Thury, …
– des objets de précisions comme un niveau d’Égault, un cercle d’alignement, des pieds à coulisse, des palmers, …
– des bronzes d’art (un chien, deux enfants), des grilles en fer forgé, …
– un escalier tournant en chêne, style renaissance, avec rampe à balustres et arcatures, deux plafonds en bois à caisson pour antichambre et salle à manger et une boiserie de salle à manger composée de lambris de 2,5 mètres de hauteur, cheminée et buffet. Il n’est pas dit à quoi est destinée toute cette production, en réalité, elle ira tout simplement magnifier la maison du Directeur à Cluny.
– Et puis surtout pour nous Ahclam, ce qui est le plus étonnant, une porte d’entrée en chênes, pour le musée de l’École, avec arrière-voussure et colonnes torses d’assemblage ainsi qu’une vitrine octogonale en noyer pour le musée.

Après l’exposition, tout ce matériel fut rapatrié à Cluny et le Directeur demanda au Préfet l’autorisation de l’exposer dans la chapelle de l’abbaye sur le trajet des touristes (sous le clocher de l’Eau Bénite ou Zapointe).

Il n’a sans doute pas obtenu gain de cause et on retrouvera une partie de ces objets dans un musée mécanique dans l’aile sud du cloître, à coté de la chaufferie actuelle. On retrouve trace de ce musée par un levé de plan réalisé par un élève et 2 cartes postales anciennes.

LA VIE A L’ÉCOLE

Elle se déroule dans un univers quasiment militaire, avec des tenues imposées, un encadrement militaire constitué d’adjudants au nombre de 7 puis de 9 aux environs de 1899, ainsi que des punitions à consonance militaire.

L’habillement dépend des saisons et comprend une tenue d’intérieur et une tenue de sortie avec capote, veston croisé, pantalon de drap, 2 paires de bottines et 1 képi, le tout pour une somme d’environ 250 francs (pour plus de détails, on se reportera au livre de Charles Hetzlen).

Au vu d’une telle dépense, on comprend pourquoi une grande partie des élèves recevaient une bourse d’État dont la répartition se faisait par départements au niveau national. Ainsi, à la rentrée 1897, on comptait:
– en 1ère division = 3ème année 83 internes et 5 externes
– en 2ème division = 2ème année 96 internes
– en 3ème division = 1ère année 104 internes et 1 externe étranger
soit un total de 283 élèves dont seulement 37 payaient une pension complète.

Ce principe des bourses explique l’origine très diverse des élèves présents à l’école puisque 66 départements sont représentés ainsi que l’Algérie avec un élève pour les villes d’Alger, Constantine et Oran.

La journée d’un élève:
Levé à 5h1/4 , toilette et petit déjeuner
5h3/4 début des enseignements pratiques jusqu’à midi
repas, récréation dans des cours séparées pour les 3 divisions, étude surveillée
13h30 reprise des enseignements pratiques jusqu’à 17h30
17h30 jusqu’à 19h cours théoriques
19h repas puis récréation et étude surveillée jusqu’à 20h45
21h coucher;
et ceci se répète du lundi au samedi.

Dimanche matin, messe spéciale pour les élèves ou culte pour les protestants. Dimanche après-midi, lorsque le temps le permet, promenade en rang, par divisions, séparées et encadrées par les surveillants dont un seul reste à l’école.

Quand on sait qu’à part les grandes vacances d’août et septembre les élèves n’avaient que 4 jours de congés au nouvel an et une dizaine de jours à Pâque, on comprendra que leur grande revendication sera d’obtenir plus de liberté. Malheur à celui qui se fait prendre à sortir la nuit, il est exclu immédiatement et définitivement de l’école !

Il y a quand même quelques chanceux qui peuvent obtenir des sorties individuelles avec leurs parents ou avec un correspondant désigné par eux et agréé par le directeur.

Les Punitions

Elles sont très dures!

Pour plus de précisions, le lecteur pourra nous demander communication du règlement intérieur.

Les Révoltes

Elles sont fréquentes et brutales. Dans le numéro 8 de janvier 2009, nous vous avons parlé de celle du 10 décembre 1898. Peut-être que nous vous parlerons d’autres révoltes si vous êtes intéressés.

Quelles traces nous ont été laissées par les élèves.

1 – Des cours
En dehors des documents administratifs, on trouve :
Des cours manuscrits
Des cours autographiés, à partir de la rentrée scolaire de1898 pour la technologie et la descriptive, pour tous les cours à partie de 1899.
2 – Des Feuilles de Promotions ou feuilles d’Exance.

Pour les gadzarts, l’exance est le départ de l’école à la fin des études. Au musée national gadzarts de Liancourt, les plus anciennes feuilles d’exance sont de Châlons 1867, Aix 1885, Angers 1889. Nous avons pour Cluny les Feuilles des Promotions 1893-95-96-98-99. Ces feuilles sont très intéressantes au de point de vue artistique et nous apportent des informations utiles : noms, photos ou dessins, productions de l’époque ….
La feuille d’exance de la Promotion 1892 existe car elle a été exposée dans une vitrine rue Lamartine à Cluny et celle de la Promotion 1897 était vendue quand nous sommes passés au « Bric à Broc » – Pont de l’Étang. Si quelqu’un pouvait nous les trouver sur Cluny …

3 – La 1ère clef d’Ex recensée de l’histoire des Arts et Métiers est celle de la Promotion 1898 sortie en 1901. Cette clef nous a été remise par Louis Castagnet Cl 149 qui la tenait de son père.
Cette clef a été usinée en dehors des circuits officiels de l’École du fait des rapports extrêmement tendus entre l’Administration et les élèves.

4 – Une photo de la Promotion Cl 98 et puis pas grand chose sur les premières années de l’école. Que toutes les personnes qui possèdent encore des documents de cette période 1891-1901 pensent au musée Ahclam de l’École, nous en ferons bon usage!

1901 l’école devient Arts et Métiers

Les élèves qui sortiront en 1902 et 1903 seront rentrés dans une École Pratique et sortis d’une École Arts et Métiers. Dans son livre ‘ Les Écoles d’Arts et Métiers » Charles Day indique (p 165)’:
« A sa transformation en École d’Arts et Métiers en 1901, le ministre décida d’accorder rétroactivement le brevet de ces Écoles aux 10 premières promotions antérieures ».

La société des anciens élèves créées plusieurs années avant n’avait donc plus de raison d’être et fut dissoute, ses archives sont à Liancourt. La société des anciens élèves des Arts et Métiers décida de reconnaître comme gadzarts tous les élèves rentrés à Cluny depuis 1891 mais tous n’adhérèrent pas; il faut rappeler qu’à l’époque il fallait pour rentrer dans cette société, comme aujourd’hui encore, être présenté par 2 parrains et avoir une carrière d’un certain niveau.

Cette carte postale est très intéressante parce qu’elle nous donne la seule image que nous ayons de la clef d’Ex de la Promotion 1900, mais aussi pour nous montrer quelle fut la joie des élèves d’être entrés dans une école de contremaîtres et de terminer leurs études dans une école d’Arts et Métiers, certains allant jusqu’à brûler leurs anciens uniformes avec lesquels ils avaient suivi toute leur scolarité.

Pierre NICOLAS (Ch 157)

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