Bulletin n°08 – La révolte du 10 décembre 1898

Le Bulletin n°08 (Janvier 2009) :

Nous sommes à l’époque de L’École NATIONALE PRATIQUE D’OUVRIERS ET DE CONTREMAITRES DE CLUNY (1891-1901)

L’article 38 du règlement intérieur prévoyait que les leçons des professeurs devaient être autographiées et distribuées aux élèves en temps utile. Or, dans un rapport au Préfet du début de l’année 1898, on apprend que l’Ecole s’équipe enfin d’une presse lithographique à moteur qui permet de commencer le tirage des cours de technologie et de géométrie descriptive. Le cours de mathématiques n’était donc pas « autographié » et les élèves devaient écrire leur leçon sous la dictée du professeur dans un état de fatigue avancé puisque ce cours avait lieu après l’atelier entre 17h30 et 19h et qu’ils étaient debout depuis 5h1/4 du matin. La révolte ou plutôt la mutinerie aux yeux de l’administration aura comme effet déclencheur l’intervention banale d’un élève pendant le cours de mathématiques, c’est tout au moins le premier motif qui sera invoqué ; mais dans un rapport du Directeur envoyé quelques mois plus tard au Préfet il note : « Plusieurs élèves ont d’ailleurs avoués qu’ils s’étaient révoltés dans le seul but de se faire licencier comme leurs camardes d’Aix et de Chalons qui l’avaient été quelques jours plus tôt.

Voilà comment les faits sont racontés par un élève de 1ère année, Jean dit Eugène Bonnot Cluny 1898 à son frère Léopold Aix 1888 (qui eut un fils gadzarts, Paul Aix 1944)

Dimanche, 18.12.1898
Mon cher Léopold,
Ta lettre m’a fait grand plaisir; elle m’a trouvé en bonne santé et je souhaite de tout cœur que la mienne te trouve de même. Comme tu le dis, les mutineries sont bien des coups de folie ou plutôt d’enfantillage, car après tout on n’a rien à y gagner mais tout à y perdre. Nous, les conscrits, nous avons été mêlés un peu à ces troubles, mais je t’assure bien que j’étais loin d’en faire partie. Du reste, je vais te raconter comment les choses se sont passées. Nous avons en conscrits et viscrits ou pierrots un professeur de Mathématiques nommé DUPONT. Le vendredi, ou plutôt le jeudi 8 décembre, il donnait son cours à l’amphithéâtre des viscrits. Un élève trouva qu’il allait trop vite (peut-être était-ce l’élève qui allait trop doucement) et se mit à crier : « Pas si vite! ». Le professeur lui infligea une petite punition, et à la fin du cours, le major et le fourrier demandèrent la levée de la punition. Sur le refus du professeur, les élèves refusèrent de quitter l’amphithéâtre, et il fallut les mettre dehors de force. Le vendredi, quelques conscrits, sans doute conseillés par les anciens voulurent que leurs camarades refusent le cours de mathématiques sous prétexte qu’un élève avait été puni aussi par Mr Dupont.

Après quelques hésitations, on finit par se rendre au cours. Et on croyait que tout se bornerait là, mais dans la nuit du 9 au 10, vers onze heures, les viscrits se levèrent, s’habillèrent en grande tenue, saccagèrent les dortoirs et se réfugièrent dans une vieille tour servant autrefois d’observatoire et située tout au fond du jardin. Au lever du jour ils refusèrent de descendre, même sur l’instance du préfet mandé et qui les somma par trois fois de descendre. Ils restèrent là jusqu’à six heures du soir; alors, épuisés de fatigue, ils descendirent et vinrent se mettre entre les mains des autorités. Trois brigades de gendarmerie étaient arrivées et sur les 7 heures un détachement du 134ème de ligne vint à l’école. Le même jour, ils furent renvoyés dans leurs familles.

Nous passâmes la nuit sous la garde des pioupious et le lendemain matin les anciens qui avaient fait cause commune avec les viscrits furent aussi licenciés. Pour éviter tout trouble chez nous, les élèves furent mis en prison dès le dimanche matin. Le 134éme resta à l’école jusqu’au lundi matin mais sa présence était bien inutile. Il est probable que nous eussions été équipés complètement, nous aurions pris le même chemin que nos aînés. Par contre, nous allons avoir au moins huit jours de vacances. Nous partirons le samedi 24 pour ne rentrer qu’après le premier de l’an. …….

Présentation des faits par la presse locale :

LE JOURNAL DE SAÔNE ET LOIRE, lundi 12.12.1898.-Cluny
Mutinerie à l’École.- Avant-hier, ainsi que nous l’avons annoncé, vers 7 heures du soir, les élèves de deuxième division se sont révoltés, et, après avoir conspué un de leurs professeurs, sont montés dans la tour dite « Tour Ronde », où ils ont passé la nuit à chanter. Par moment, ils illuminaient la tour au moyen de feux de bengale. Ils ont brisé les fenêtres de la tour et jeté au vent des quantités de papiers.
Hier matin, vers 10 heures, comme la faim se faisait sentir, ils jetaient des pièces d’or et d’argent du haut de la plate-forme, aux gamins assemblés sur la route, au pied de la tour, et bientôt après ceux-ci leur apportaient des provisions de bouche que les élèves hissèrent sur la tour, haute de plus de 30 mètres, au moyen de leurs ceintures attachées bout à bout. Le Préfet de Saône-et-Loire, avisé par dépêche, est arrivé par le train de 11 heures et s’est rendu immédiatement à l’École. Il a essayé de faire entendre raison aux élèves, mais ceux – ci ont refusé de quitter la tour. Aussi le Préfet a-t- il télégraphié à Mâcon pour demander l’envoi d’un détachement d’infanterie. Une foule considérable stationne aux environs de la tour, dont les abords sont maintenant occupés par les gendarmes de Cluny, de Mâcon et de Salornay. Les mutins crient : ” Conspuez Pandore ! ” et chantent la célèbre chanson de Nadaud. D’autre part, on nous écrit : ” A l’heure actuelle, le calme semble être rétabli, bien que l’on n’ai pu obtenir des élèves qu’une obéissance relative. ” Quelques – uns seraient partis dans leurs familles hier et aujourd’hui. ” C’est donc un licenciement partiel de l’École qu’il faut prévoir. ” Nous tiendrons nos lecteurs au courant. — J.

Le préfet ne rentra à Mâcon que le mardi 13 au soir

Réunion du Conseil de l’École :

Séances du samedi 10 décembre à 18h30 et du dimanche 11 à 14h

En résumé, il en ressort que le professeur Dupont dicte correctement son cours puisque les cahiers sont complets et sans abréviations. Le Préfet réclame des sanctions exemplaires mais il craint que dans le cas de sanctions individuelles cela ne provoque une surexcitation des élèves et propose donc le licenciement immédiat des 2 premières divisions, ce qui sera fait. Après délibérations, le Conseil décide d’exclure 10 élèves de 1èr division, 19 élèves de 2ème division dont le sergent major et le sergent fourrier et de supprimer ou réduire 8 bourses d’études.

En consultant l’annuaire général de la Société des Anciens Elèves de 1922, on peut constater que le sergent major (Alfred Delattre Cl 1897) qui n’avait fait qu’un an d’études, était sociétaire depuis 1908 et qu’il était ingénieur, représentant la maison Peugeot, Japy et Cie en pièces détachées pour filature.

Notes : La 1ère division correspond aux élèves de 3ème année et les conscrits sont en 3ème division. Dans son livre « Les Écoles d’Arts et Métiers », Charles R. Day pour la période 1881-1914 écrit : la Société des Anciens Élèves mettait un point d’honneur à accepter dans ses rangs des élèves expulsés des Écoles pour mauvais comportement envers la « strass ».

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