Bulletin n°04 – L’arrestation d’André Martin (Cl 144) en 1944

Le Bulletin n°04 (Janvier 2004) :

André Martin (Cl.144), secrétaire de l’Ahclam, nous fait partager ce qui fut une période mouvementée de sa jeunesse : son arrestation pendant la Seconde Guerre mondiale.

En 1943, j ‘étais en classe de K’stor, année de présentation au concours des Arts.

À l’automne, nous fûmes informés que les jeunes gens nés au 1er trimestre 1924 seraient convoqués pour le STO (Service du Travail Obligatoire) à effectuer soit en Allemagne, soit en France dans une usine travaillant pour l’armée allemande.

Le père de mon camarade Pierre Fargeton était professeur à l’École Schneider au Creusot et a pu obtenir notre affectation à l’usine Schneider, ce qui était préférable à un départ en Allemagne.

Au mois de novembre, Pierre et moi nous présentâmes au service du personnel de l’usine où l’on nous informa que notre embauche n’aurait lieu que dans une semaine.

Comme il n’y avait aucune possibilité de se loger au Creusot, très démoli par les précédents bombardements, nous sommes allés à Santenay-les-Bains prendre une chambre à l’Hôtel du Lion d’Or et durant une semaine les deux K’stors désœuvrés se promenèrent dans le village.

Par une heureuse coïncidence, le gouvernement décida que les étudiants ne seraient pas appelés au S.T.O. et pour la première fois, je fus très content de gravir la rue de la Poste (St Odile maintenant) pour atteindre cette vieille Prat’s. Il faut vous dire que j’habitais au dessus du bureau de tabac sur la petite place.

Plusieurs mois après, en avril 1944, les gendarmes vinrent me chercher à la Prat’s où je n’étais pas, étant allé réviser avec un camarade pensionnaire à la villa Romada chez les parents de Mme Mitterrand. Ma mère ne savait pas où j’étais et se demandait ce que me voulaient les gendarmes m’attendant sur la place.

Je fus interpellé dès mon arrivée et informé qu’il y avait un mandat d’arrêt rouge à mon égard pour meurtre, sans autre explication, les gendarmes de Cluny étant seulement requis pour procéder à mon arrestation.

Départ immédiat pour la gendarmerie où je passai la nuit en cellule en attendant le départ par le car pour Mâcon le lendemain matin. Les gendarmes eurent la gentillesse de ne pas me passer les menottes.

À la maison d’arrêt de Mâcon, j’ai cohabité avec deux autres délinquants, l’un pour marché noir, l’autre pour violence envers sa femme, mais comme tout se sait dans une prison, il fût bientôt connu que le dernier arrivé était un meurtrier devenu la vedette de la prison.

D’un naturel optimiste, et étant persuadé que mon arrestation était une erreur qui serait vite reconnue, je ne me faisais pas de souci. Entre deux chasses aux punaises, je faisais quelques exercices de mathématiques grâce au bouquin que mes copains de la Prat’s avaient pu me faire passer avec un paquet de tabac .

Pendant ce temps, ma mère, veuve, a bien sûr cherché à savoir de quoi il s’agissait et sa première démarche a été de demander l’appui du directeur de la Prat’s qui l’a éconduite en lui disant qu’il pouvait s’agir d’une question de Résistance et qu’il ne voulait pas y être impliqué.

Elle a pris contact avec son ami M. Michaud, professeur de dessin à la Prat’s, et il a tout de suite pris l’affaire en main, estimant qu’il était de son devoir de s’occuper de son élève. Il n’était pas un collaborateur dans le sens de se mettre au service des allemands, mais il n’était pas de la Résistance. Il a appris par les gendarmes que le mandat émanait du juge d’instruction de Beaune et il a immédiatement demandé un rendez vous qui lui a été accordé.

L’entre vue a mal débuté, le juge lui a dit que la plainte venait de Santenay-les-Bains pour un meurtre ayant eu lieu à telle date et qu’il faudrait prouver que je n’y étais pas ce jour là. Lors d’une deuxième entrevue, mon prof a montré au juge un dessin fait à l’école et daté de ce jour. Le meurtre ayant eu lieu le soir, le juge a estimé que rien ne pouvait m’empêcher de faire Cluny Santenay après les cours.

Toutefois M. Michaud s’est montré persuasif de mon innocence et le juge a téléphoné à Santenay pour avoir plus de détails sur cette plainte. Il a appris qu’un boucher collaborateur avait été exécuté et que l’on soupçonnait deux individus ayant été aperçus rodant dans le village sans autres détails plus précis. Mon nom et adresse figurant sur la fiche d’hôtel que l’on remplissait à cette époque, il fût facile de me retrouver.

Le juge n’était pas très convaincu de mon innocence mais il dit à ma mère que le dossier devant partir à la Gestapo le lendemain, il préférait libérer un présumé coupable que condamner un innocent.

Il télégraphia à Mâcon pour ma libération immédiate et sans savoir pourquoi je fus incarcéré et libéré, je quittai mes compagnons de huit jours de cellule.

J’ai été libéré fin avril et le 15 mai, je passai l’écrit du concours des Arts. Le 6 juin, avec mon groupe de résistants de la Prat’s, nous allions, sous les ordres du lieutenant Schmitt, professeur de technologie, faire partie de ceux qui firent de Cluny la première ville libérée de Saône-et-Loire.

Le lieutenant Schmitt devait être tué lors de la bataille du 11 août vers Bourgvilain.

Parmi mes compagnons élèves K’stors, je salue la mémoire de Jean Rigollet et Guy Josserand, assassinés le 29 juin par la Milice à Mâcon, alors qu’ils faisaient une liaison avec les maquis de l’Ain. Reconnus par un milicien qui s’était introduit dans le maquis de Cluny, ils furent fusillés à l’endroit où une stèle a été érigée sur la levée entre Mâcon et Replonges.

Quant à mon camarade Pierre Fargeton qui était avec moi à Santenay, il n’avait pas rejoint la Prat’s, et était probablement passé au maquis mais personne n’a jamais su ce qu’il était devenu.

La couardise du directeur de la Prat’s, si elle n’avait pas été relayée par le dévouement de M. Michaud, m’aurait probablement valu au mieux la déportation.

M. Michaud, que certains clunisois accusaient de collaboration, a été révoqué de l’enseignement à la Libération mais mon témoignage de son intervention a été un élément de sa réintégration. Il fut sous-directeur de l’ENSAM de Paris et a terminé sa carrière directeur de l’ENSAM de Cluny.

Cette aventure n’a eu sa conclusion que plusieurs années après la guerre, en 1950 à Annemasse.

J’étais alors en voyage avec le directeur de l’entreprise qui venait de m’embaucher et à 6 heures du matin, la police est venue m’interpeller à l’hôtel pour m’emmener au commissariat suite à ce vieux mandat d’amener. Il m’a fallu attendre l’arrivée du commissaire de police vers 9 h pour lequel le mandat était toujours valable, les villes frontalières étant très vigilantes. Il s’est quand même renseigné au fichier central à Lyon qui a confirmé le non-lieu.

Pendant ce temps mon patron, ne me voyant pas au petit déjeuner et demandant à l’hôtelier de m’appeler, a appris que j’avais été embarqué par la police depuis 6h du matin. Il a dû regretter cette embauche pendant un moment mais mon retour et mes explications l’ont rassuré.

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