Bulletin n°12 – LE BEU DU TABAGN’S DE CLUNY

Le Bulletin n°12 (Janvier 2013) :

En octobre 1953, mes camarades conscrits (on n’était alors Vénérable ou Véneb’s, ou encore Ancien, qu’au bout de 2 ans, mais on était conscrit dès l’entrée au tabagn’s, .onscrit n’étant apparu que plus tard) et moi-même apprîmes très vite que dans le langage gadzarts de Cluny, le directeur était le Beu et le sous-directeur le Gnass. Pas de grosse interrogation pour Gnass, il y a d’autres mots qui font référence à la même idée de travail, comme quignass ou quignassage *.

Pour Beu, c’était plus énigmatique : nos Vénérables et paillasses ne nous expliquèrent pas l’origine du mot, l’ignorant probablement eux-mêmes. Comme notre directeur, Lucien Gay (non gadzarts), qui tint le poste de 1946 à 1954, était assez rondelet, pour ne pas dire rondouillard, notre subconscient attribua ce surnom de Beu par référence (certes peu respectueuse) aux ruminants blancs engraissés dans les prairies du Charollais, du Clunysois et autres lieux de Bourgogne. Nous ignorions alors que la promotion 46 avait donné à ce directeur, en plus de beu, le surnom de “Poisson-chat” (figurant dans Le Grand Bastringue tel que nous le chantions), car ce surnom était tombé entre temps en désuétude.

Certes, à la rentrée 1954, nous fîmes la connaissance d’un nouveau directeur, Jean Augeat (Cl. 19), qui n’avait pas d’embonpoint; et pourtant nous l’appelâmes lui aussi beu. Il est vrai que le nom bœuf peut avoir des sens figurés aussi différents que “homme fort” ou “gros lourdaud”.

Quoi qu’il en soit, lorsque nous eûmes à écrire le mot, cela seulement après notre sortie des Arts, par exemple dans notre K’nard de promotion, nous utilisâmes l’orthographe “Bœuf”, que certains de mes camarades utilisent toujours, tant l’habitude est, dit-on, une seconde nature supplantant en nous la raison (et parfois la mémoire!).

Certes, ce n’était pas pleinement satisfaisant. En effet, si dans le pluriel bœufs la lettre “f”‘ est muette, elle se prononce dans le singulier bœuf; or nous avions toujours prononcé le beu (comme dans le mot peu) et non le beuf (comme dans le mot neuf).

Ce n’est qu’il a environ une dizaine d’années que j’eus le fin mot de l’histoire, grâce à Marc Sandouly, délégué de la promotion Cluny 1940 (et adhérent de l’AHCLAM). Ayant eu pour directeur Gabriel Lagardelle (Aix 1901), qui tint le poste de 1932 à 1944, il m’expliqua qu’une des promotions ayant précédé la sienne avait donné ce surnom de beu à ce directeur parce que lorsqu’on lui posait une question, en se donnant le temps de réfléchir, il laissait échapper “beu”, comme d’autres parsèment leur discours de “euh”.

Jacques Cliton (Cluny 1935) m’a dit que sa promotion avait déjà utilisé ce terme de beu, en ajoutant que cela allait bien avec l’aspect massif du personnage en question (même si cela n’a pas de rapport, il ajoute qu’il était impossible d’obtenir une faveur quand on avait affaire au beu et au gnass – Antoine Michel, Aix 1910 – réunis).

Ce qui ne fait aucun doute, c’est que Gabriel Lagardelle fut bien le premier directeur surnommé beu. En effet, Louis Rolland,
dernier survivant de ma promotion marraine Cluny 1928, est formel : le surnom de beu n’était pas donné à leur directeur,
Louis Vidal (non gadzarts),prédécesseur de Gabriel Lagardelle.
Si son origine a pu être très souvent oubliée, le terme de beu, court et très facile à prononcer, et en même temps non désobligeant,
certainement propre à Cluny,a traversé les décennies, puisqu’ Alain Dovillaire (Cluny 1966) était le 13ème (dont un intérimaire).

J. Fourré (Cluny 53)

* Encore qu’on puisse s’interroger sur l’origine de ces mots. Selon Jacques Cliton, le quignass aurait pu être l’agent qui distribuait les quignons de pain au réfectoire, en un temps où il y avait un lien symbolique fort entre pain et travail: “tu gagneras ton pain à la sueur de ton front” était-il enseigné.

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